Carnet de voyage

On est en novembre 2016, je débarque.

Je ne suis ni photographe, ni peintre, ni écrivain, ni ceci, ni cela.

Je ne suis pas artiste, je suis architecte.

Je n’habite pas le quartier. Ici, je voyage.

···········

Les Pommeraies, jour 70

qes70
15 juin 2017, ©b.mallier

J’arrête. Je ne marcherai plus dans le quartier. J’y reviendrai peut-être, je le traverserai sans doute. D’ici là il y aura une nouvelle passerelle, les logements derrière la crèche seront terminés. Tout le monde aura grandi et moi aussi. Je me souviendrai alors de ce que j’ignore encore, de ces détails imprégnés quelque part qui ne se révèleront que quand je serai suffisamment loin.

Les Pommeraies, jour 69

qes69
14 juin 2017, ©b.mallier

Les gens jardinent. Dehors, ils me voient. J’ose rarement leur parler, je franchis le pas quand leur façade, leur jardin, leur mur ou leur trottoir m’intriguent, pour leur demander si je peux les photographier. Ils sont d’abord surpris  que quelqu’un s’attarde dans le quartier et puis ils parlent. Plusieurs fois, ces derniers jours, on m’a invité à visiter les arrières. Les morceaux très soignés qu’on ne voit pas de la rue.

Les Pommeraies, jour 68

qes68
13 juin 2017, ©b.mallier

J’ai longtemps cru que j’aurai du mal à tenir, j’ai redouté le moment où je n’aurai plus rien à photographier en me demandant ce que ce jour venu je ferai de cette contrainte farfelue que je me suis imposée le premier jour, pour me construire un cadre. J’énumère aujourd’hui tout ce que je n’arriverai pas à saisir, à faire voir, tout ce qui manquera, que je laisse aux suivants.

Les Pommeraies, jour 67

qes67
12 juin 2017, ©b.mallier

Il ne se passe plus une fois sans que je ne sois alpaguée par un môme du coin quand je sors de ma voiture. Les enfants de l’école primaire hurlent mon prénom à tue-tête en me montrant du doigt à leur maman, papa, frangin, copine… Ils s’approchent de moi sans n’avoir rien à dire. Ils ont l’air heureux et c’est très contagieux. Ils sont chez eux et ils savent ce que je fais là.

Les Pommeraies, jour 66

qes66
9 juin 2017, © b.mallier

C’est presque la fin. Il va bientôt falloir restituer, tout mettre en forme sur des pages blanches plus ou moins grandes. Attendre le dernier moment pour articuler toutes les pièces du puzzle. Travailler jour et nuit en tentant de ne trahir personne. Structurer les points de vue pour les confier à d’autres, de passage, qui seraient aussi curieux que nous mais qui n’auraient pas vu.

Les Pommeraies, jour 65

qes65
8 juin 2017, ©b.mallier

Plus ça va, plus je lève la tête. Je ne sais toujours pas si c’est le temps qui fait ou celui qui passe qui influe sur mes intérêts. En ce moment, je vois mieux le quartier au dessus de moi. Comme si je rapetissais à force de le rencontrer, en prenant la mesure de ce que je ne pourrais jamais retranscrire. De ces fameuses tentatives d’épuisement de plus en plus vaines à mesure qu’on s’approche de la fin du jeu.

Les Pommeraies, jour 64

qes64
7 juin 2017, © b.mallier

De cette grande ligne droite qui file d’un bout du quartier à l’autre. Presqu’au milieu, les volets roulant en tissus de l’école Germaine Tillion – rythme aléatoire alternant vert jaune orange violet bleu sur fond gris – font l’ombre sur les classes et rythment l’avenue. Plus il fait beau, plus ils sont nombreux à faire la nique au soleil pour qu’on ne voie plus qu’eux. Et ça marche.

Les Pommeraies, jour 63

qes63
6 juin 2017, © b.mallier

Je commence à comprendre que j’accumule, au fur et à mesure, presque sans m’en rendre compte, les nombreuses pièces d’un inventaire qui ne finira pas. Une sorte de récit à travers les objets, bâtis pour la plupart. Cela n’annule pas les Hommes. Au contraire, je cherche à saisir, un peu, ce que ce choses peuvent dire des gens qui les conçoivent, les façonnent, les utilisent et se les approprient.

Les Pommeraies, jour 62

qes62_bleuVert
2 juin 2017, © b.mallier

Traverser les saisons en résidence. Me dire que les bambins avec qui j’ai arpenté le quartier il y a quelques mois n’y verraient plus pareil. Peut-être que sur le même parcours ils remplaceraient les flaques d’eau par des coquelicots. Avec eux nous avons fait une carte d’hiver. Aujourd’hui tout n’est plus tout à fait pareil. Le chantier a avancé, les tractopelles se sont déplacés.

Les Pommeraies, jour 61

qes61
1er juin 2017, © b.mallier

Mamadou ne prend pas de goûter. Il s’arrache la tête sur un problème de math qu’une étudiante bénévole tente de lui expliquer. Une histoire de paludiers qui cherche le prix du kilo de sel. Finalement il se lève et va chercher un pain au lait « pour tout à l’heure ». C’est le ramadan, le ramadan si près du solstice. Celui qui fait se lever à trois heures du matin. « Et on se recouche avant le collège ».

Les Pommeraies, jour 60

qes60
31 mai 2017, © b.mallier

C’est dans les lotissements qu’il est le plus inconfortable de marcher sans but. Il n’y a rien à faire là, les habitants le savent et scrutent le promeneur d’un air inquiet. La plupart du temps c’est sans issue. Tout le monde le sait. Il n’y a aucune raison de piétiner ce genre d’endroit sans chien en laisse. Si je suis là, un appareil à la main avec mon air de vivre ailleurs, c’est qu’il doit se passer quelque chose.

Les Pommeraies, jour 59

qes59
30 mai 2017, © b.mallier

Ici ça sent bon. C’est étonnant, c’est pas mal de bitume, de béton et d’engins à moteur. Pourtant, à pieds, quand on s’engouffre, rien qu’un peu, ça sent bon, très bon. On sent les fleurs. Les roses giclent partout. On sent les herbes folles et les potagers qui gonflent à vue d’œil. Et là, dans le terrain vague, entre les barres d’immeubles et les gravas, sous cette chaleur océanique, on sent le sable chaud.

Les Pommeraies, jour 58

qes58
29 mai 2017, © b.mallier

Ce jour-là je n’étais plus curieuse. Ce n’est pas vrai qu’on y parvient chaque jour. Pas moi. Pas envie de marcher, pas envie de regarder, pas envie de cadrer, de choisir. Pas d’intérêt pour le réel. Et que la ville me laisse tranquille! Envie d’abri, d’intérieur, d’introspection. Même pas. Envie d’un livre, à peine, où d’autres parlent du monde sans qu’on ait à penser. D’un peu de poésie; tout au plus.

Les Pommeraies, jour 57

qes57_train3
24 mai 2017, © b.mallier

J’ai été amenée à parcourir quasiment toutes les photos que j’ai prises depuis le début. Bien plus qu’une par jour. J’ai eu l’impression à ce moment là que je m’étais trompée tout le temps. Que chaque jour, j’aurai pu en choisir une autre, une mieux. Je ne peux pas refaire l’histoire. C’est une des contraintes de l’outil. Certains d’entre vous savent déjà. J’ai confié des morceaux de présent que je ne peux plus reprendre.

Les Pommeraies, jour 56

qes56
23 mai 2017, © b.mallier

Garée sur le parking du stade d’athlétisme, je comptais remonter tranquillement faire un croquis dans les lotissements du nord, là-haut, près du rond-point, où je vais trop rarement. Finalement les hauts-parleurs m’ont guidée jusqu’au stade Le Basser -le vrai, le grand-, devant des centaines et des centaines d’enfants qui jouaient au hand-ball, sur l’herbe, une couleur de tee-shirt par école représentée.

Les Pommeraies, jour 55

qes55
22 mai 2017, © b.mallier

Des joueurs de pétanque. Des collégiens bruyants. Des serviettes éponges qui pendent aux balcons des immeubles. Des fils à linges qui habillent les jardins, camouflent certaines façades. Des batailles d’eau aux coins des rues. Des sandales, des jupes, des casquettes et des djellabas. L’impression de voir beaucoup, beaucoup plus loin que d’habitude. Grimper sur des murets friables. Regarder. Transpirer sans bouger.

Les Pommeraies, jour 54

qes54
14 mai 2017, © b.mallier

Dimanche matin. Rare. Parfois je voudrais me réveiller ici-même, dans le quartier. Habiter pour de vrai. J’arrive toujours d’ailleurs. Je voudrais être là, d’avance, faire partie du décor. Ce n’est pas le jeu. Je m’extirpe chaque jour. Pour revenir. Chaque fois choisir par où entrer, comment s’immiscer, quelles rues parcourir. Travailler l’aléatoire. Ne jamais savoir si l’on erre tout à fait, on si l’on se ment toujours un peu.

Les Pommeraies, jour 53

qes53
13 mai 2017, © b.mallier

C’est la première fois que je traque la photo du jour accompagnée. Je l’ai déjà prise en groupe mais sans partager mes intentions. Aujourd’hui, il est avec moi. Nous partons exprès dans le quartier. Il regarde, sensible, tente de comprendre ce que je cherche. Je m’aperçois que ce que j’essaie de faire c’est justement de ne rien chercher du tout. M’éteindre pour me laisser prendre. Difficile à expliquer.

Les Pommeraies, jour 52

qes52
12 mai 2017, © b.mallier

Aujourd’hui, à l’école, on a été privés de sortie. Tous. A cause des risques de grêle. Des semaines qu’on ne s’était pas vus. Heureux de se retrouver (je crois). Pas une goutte de la matinée. 13h38. Des cordes. Et nous, malheureux comme les blés, on est resté dedans. Alors ils m’ont tout raconté. Tout ce qu’ils avaient fait pour se préparer en attendant mon retour. Un par un, ils m’ont parlé du quartier, comme si nous y étions.

Les Pommeraies, jour 51

qes51
11 mai 2017, © b.mallier

Je ne sais pas photographier la pluie. C’est effarant tout ce blanc, on ne sait jamais d’où la lumière arrive. Raconter la pluie sans mélancolie, ni niaiserie ce n’est pas évident non plus. S’inventer un espace entre Baudelaire et Gene Kelly. Quelque chose qui dirait, sobrement, qu’on peut marcher deux heures dessous sans y penser. Sans sombrer, ni se forcer, ni chanter, juste en évitant les flaques, et encore.

Les Pommeraies, jour 50

qes50
5 mai 2017, © b.mallier

Le vent est fort. Il m’étourdit. Je cherche à m’installer pour pique-niquer. Je suis en colère et j’ai froid. Tout ne se passe pas bien ici. Le quartier n’y est pour rien. Au contraire, c’est sa matérialité qui me porte le plus. Sans elle je m’égare. Je m’attache aux murs, aux fenêtres, aux brins d’herbe à travers le goudron. Je n’y vois rien de beau, rien de laid. C’est ici comme ailleurs et ça me calme.

Les Pommeraies, jour 49

qes49
4 mai 2017, © b.mallier

Je me suis assise sur le parking du FJT, par terre, sur un petit trottoir, contre un poteau électrique, pour dessiner cette entrée tarabiscotée que me fait du gringue depuis longtemps. Juste à côté d’une voiture commerciale blanche, vide. Quelques secondes plus tard, son système de fermeture centralisée s’est activé. Clic-clac-lumière-orange. On avait dû m’apercevoir de l’intérieur.

Les Pommeraies, jour 48

qes48
3 mai 2017, © b.mallier

Merde. Ils ont fait tomber la passerelle. Effacé, le grand trait bleu au dessus des rails.  Remplacé bientôt par une ligne plus fluide, plus moderne, plus en bois, plus en transparence, plus en ascenseurs, soit-disant plus belle. En attendant on prend conscience de son absence, du temps qu’elle nous gagnait. On détaille les gravas: métal, béton, plastique. Ces morceaux de paysage qui disparaissent.

Les Pommeraies, jour 47

qes47A
2 mai 2017, © b.mallier

Ici, au bureau de vote des Pommeraies, c’est Mélenchon qui prend la tête du premier tour. Ici, comme ailleurs, c’est entre Le Pen et Macron qu’ils devront choisir, s’ils y parviennent. Peut-on parler de l’identité politique d’un quartier? Parce que, de ce point de vue, « les Pommeraies » ce n’est pas tout à fait Laval. C’est un bureau de vote sur 33, qui ne ressemble qu’à un seul autre, en fait.

Les Pommeraies, jour 46

qes46
10 avril 2017, © b.mallier

« Hey m’dame si j’dessinais comme vous je s’rai d’jà riche moi! ». Ces lignes noires, de traviole, qui se superposent dans un carnet froissé, corné, marron et pas très grand. Je n’y ai jamais cru et à force je me demande. Je me demande ce qu’ils y voient eux: de leur quartier, de leur immeuble, de leur lieu de vie. Ce que ça fait, des croquis de chez soi par quelqu’un d’autre, même ratés.

Les Pommeraies, jour 45

qes45
4 avril 2017, © b.mallier

Il est là, quelque part, dans tout ce après quoi je cours sans savoir où je vais. Du Georges Perec à toutes les sauces. L’infra-ordinaire* en intra-veineuse: « Comment parler de ces  » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes. » (*Le Seuil, 1989)

Les Pommeraies, jour 44

qes44
3 avril 2017, © b.mallier

Entendre. Groupés. Marcher, s’arrêter, se taire et écouter. Tourner la/les tête/s en fonction du bruit. Changer la donne. Le son qui nous fait lever les yeux, qui nous dirige collectivement. Regard fixé, cime des arbres. Incroyablement bleu ce ciel. Ce chant si fort, par dessus les voitures. Ce petit truc là-haut, qui braille. Parce qu’il a faim ou qu’il est amoureux. Et Goliath n’a qu’à bien se tenir.

Les Pommeraies, jour 43

qes43
28 mars 2017, © b.mallier

« Ils vont supprimer la prime-chaussures. » Entendre ça du bord de la salle de pause, se laisser distraire et ne pas pouvoir s’empêcher de lister en pensée tous ceux qui la méritent, dans le monde en général. Qui marche? Qui use ses souliers plus que les autres ? Qui use quoi d’ailleurs? En fonction de quoi? Peut-on user une chaussure plus que l’autre? A force de tourner tout le temps dans le même sens.

Les Pommeraies, jour 42

qes42
27 mars 2017, © b.mallier

Même rengaine: arriver là, bosser ici, vivre là-bas. S’organiser. Horaires d’ici, de là-bas, d’entre les deux. S’installer-déménager-se-ré-installer-s’en-aller-revenir. Clés à attraper. Quelle chambre? Avec ou sans toilettes. Avec ou sans bureau. Avec ou sans le net. Faire son lit, défaire son lit. Prévoir, imaginer, que manger, où manger, où bosser, comment? RIEN n’est simple. Quand je raconte, on rigole. Cela fait sans doute partie du voyage.

Les Pommeraies, jour 41

qes41
21 mars 2017, © b.mallier
Aujourd’hui j’emprunte, à l’un de ceux qui, de toutes façons, le diront toujours mieux:
« – Les villes aussi se croient l’œuvre de l’esprit ou du hasard, mais ni l’un ni l’autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions.» Italo Calvino in Les villes invisibles

Les Pommeraies, jour 40

qes40
20 mars 2017, © b.mallier

Je n’avais jamais fait, à pieds, deux fois le tour d’un rond-point de suite. C’est pas fait pour d’ailleurs. Évidemment. Les ronds-points c’est pas fait pour. C’est fait pour aller vite, s’arrêter moins, fluidifier, faire avancer, à condition d’avoir quatre roues, deux dans le pire des cas. Le rond-point, pour le marcheur, c’est une ignominie. C’est fait pour nous montrer qu’on a perdu le pouvoir.

Les Pommeraies, jour 39

qes39
14 mars 2017, © b.mallier

Chez nous, il fait rarement chaud début mars, et, chaque fois, chaque début mars, je m’étonne qu’il ne fasse pas plus chaud, pour un début mars. Il arrive qu’on se complaise dans des permanences toutes approximatives. J’ai moins de plaisir à me promener. Humide, crispant. C’était plus simple au cœur de l’hiver, au plus froid de janvier. Je grognais moins, je marchais plus, je voyais mieux.

Les Pommeraies, jour 38

qes38
13 mars 2017, © b.mallier

Le quartier change encore. Des travaux dans tous les coins. Plus pour très longtemps, c’est la fin du « PRU »: Projet de Renouvellement Urbain. Mais elle ne s’arrêtera pas là, la ville. Les Pommeraies ne disent pas leur dernier mot. Les gens qui les façonnent, hors contrat, sans stratégie prospective, à la va-comme-j’te-pousse, traceront leurs propres chemins dans l’herbe, au-dessus des urbanistes.

Les Pommeraies, jour 37

qes37
7 mars 2017, © b.mallier

Il y a des rues préférées. Il y a même, maintenant, une rue préférée. Pas pour y vivre. Trop étroite. Pour s’y promener? Pas tout à fait. Pour s’y retrouver par hasard. Elle qui rassure au beau milieu de l’errance. Quelque chose de familier. Quelque chose de chaleureux, de doux, de timide. Une rue humble et sans façon. Une rue qui n’appelle personne. Une rue qui parle beaucoup sans jamais faire trop de bruit.

Les Pommeraies, jour 36

qes36
6 mars 2017, © b.mallier

Ici il y a du sport partout. Y’avait la place sans doute, alors on a pris l’habitude. C’est devenu normal. Du foot, d’abord, celui qui prend le plus de place, à première vue, sous toutes ses formes. Pour les amateurs, pour les ados, pour les pros. Pour les pros quand ils s’entrainent, pour les pros quand ils jouent pour du vrai. Mais pas seulement: cross, tennis, rugby. Terrains prévus, pas prévus, avec ou sans tribune.

Les Pommeraies, jour 35

qes35
3 mars 2017, © b.mallier

C’est en en parlant avec les plus petits -quand ils ont fini par oser me parler, après qu’on ait mouillé nos chaussures, nos chaussettes, qu’on ai jeté des cailloux, petits, moyens, très gros, dans l’eau -plouf!- et fait de la musique sur des tuyaux en plastique rouges- que j’en ai pris le plus évidemment conscience: de la couleur, des couleurs, qui changent avec le temps (qui fait et qui passe), partout.

Les Pommeraies, jour 34

qes34
2 mars 2017, ©b.mallier

Trente-quatrième jour. Je pensais avoir fait à peu près le tour. Et les voilà, les quatre gosses de l’IME, qui me baladent, appareil en main, et m’ouvrent les yeux sur du jamais vu, du différent, des passages inédits et des points de vue particuliers. On n’épuise pas un quartier seule. C’était un postulat, une intuition, l’hypothèse de départ…  C’est de sensations dont il s’agit maintenant. D’émotion, même.

Les Pommeraies, jour 33

qes33
1er mars 2017, © b.mallier

Climat sérieusement océanique. Du vent et une pluie battante, quasi sans discontinuer. S’attendre à voir apparaitre un marin pêcheur à tous les coins de rue. Il suffirait de monter dans le train. Il doit y avoir un direct vers l’océan. Les nuages ont bien fait le trajet dans l’autre sens. ça circule là-haut, mine de rien, pendant qu’on traîne fébrilement sur le trottoir en se plaignant d’avoir les pieds trempés.

Les Pommeraies, jour 32

dscn6761a
17 février 2017, ©b.mallier

Il y a un poulailler juste derrière la Maison de Quartier. « Qu’est-ce que vous faites, là, assise, vous allez avoir froid aux fesses! » D’habitude, je raconte autre chose. Là non. Le poulailler c’est celui-ci. Derrière l’ancienne étable, dans son jardin: « Je suis la plus vieille du quartier, ça fait cinquante-trois ans que j’vis là. (…) Avant y’avait rien. Derrière c’était un grand champ. Non, pas un champ, un pré, avec que d’l’herbe et un ruisseau dans l’fond. »

Les Pommeraies, jour 31

dscn6740
16 février 2017, © b.mallier

C’était la première fois que j’entendais les cloches sonner dans le quartier. Le brouillard s’est levé vers 12h20, cela faisait déjà plus d’une demie-heure que j’étais assise à gribouiller. Tout s’est révélé en un quart d’heure à peine. Contours, couleurs, lumières, soubresauts de printemps franchement bienvenus et plus rien à voir avec ce que je photographiais et dessinais tant bien que mal un peu plus tôt.

Les Pommeraies, jour 30.

qes30
14 février 2017, ©b.mallier

Le bruit des trains plus fort, plus régulier que d’habitude. Le sens du vent, sans doute. J’aperçois une TER, au bout de la rue Léandre Morin. L’horizon du voyage, de l’autre côté du mur. Encore que. Immobile. Déposé là. En attente. Et tout ces gens qui grondent, autour, que rien à voir ici, qu’ailleurs mieux, ailleurs plus grand, plus beau, plus vivant. Ailleurs surtout. Ne pas rester planter là.

Les Pommeraies, jour 29.

dscn6672
13 février 2017, © b.mallier

Résidence intermittente. Aller, venir, pour plus ou moins longtemps. Arriver plusieurs fois. Le flou du premier jour. Du nouveau premier jour. Du énième premier jour. Arpenter, chercher l’abri du vent, des regards, d’on-ne-sait-trop-quoi qui nous fait sentir étrangère. Le même, un autre, selon l’humeur et le temps qu’il fait. Je me demande ce qui agit sur quoi: du temps, de l’envie, du quartier.

Les Pommeraies, jour 28.

qes28
24 janvier 2017, ©b.mallier

Cette lumière. A vous rendre n’importe quoi beau, de toutes façons. Certains sauraient la saisir en photo, en peinture, en musique, en je-ne-sais-quoi, moi je ne peux qu’essayer de raconter, témoigner. Comment vous dire qu’à force de parcourir les mêmes rues, les mêmes endroits, longer les mêmes façades, fouler les mêmes trottoirs, c’est elle qui vous réveille et  vous montre du doigt ce pour quoi vous êtes là.

Les Pommeraies, jour 27.

qes27
23 janvier 2017, ©b.mallier

Quand j’arrive ils courent partout: c’est la récré. Certains me reconnaissent et ils me sautent dessus:  » C’est aujourd’hui, Bénédicte, qu’on part en voyage avec toi? « . Non, aujourd’hui il fait trop froid. Alors on prépare le périple. La liste: des chaussures pour marcher, des vêtements d’aventure, une loupe au cas où, une carte avec le nord dessus, un appareil photo, du papier, des crayons et savoir ce qu’on cherche.

Les Pommeraies, jour 26.

dscn6497
20 janvier 2017, ©b.mallier

Il parait que juste derrière le stade d’athlétisme il y a un chemin creux. Un qui a survécu. Qui sert à témoigner. Atrophié. Avant lui un champs, des vaches. Au bout de lui un vieux moulin. Abandonné. Portes murées pour ne pas qu’on entre. Des trous dans les parpaings pour y entrer quand même. Des matelas usés, des bribes de temps passé là il n’y a pas si longtemps, de jolies pierres et des raies de lumière.

Les Pommeraies, jour 25.

DSCN6464.jpg
19 janvier 2017, © b. mallier

Toujours personne sur ces images. Pourtant du monde j’en vois de plus en plus. Dans les rues, à la maison de quartier, mais pas que. Ce matin j’entamais une deuxième série d’ateliers avec l’école primaire. Une trentaine d’enfants de huit ou neuf ans, et ce qui frappe, hors mis leur capacité d’écoute, de projection, leur enthousiasme salvateur, c’est la mélancolie douce qui s’échappe de certains d’entre eux entre deux discussions.

Les Pommeraies, jour 24.

dscn6453_v2
18 janvier 2017, © b.mallier

Aujourd’hui j’ai discuté avec une amie qui habite Bruxelles et qui connait un peu Laval. Elle m’a dit: « Tu sais, je vois passer tes photos tous les jours. Tu arrives à nous faire croire que c’est beau alors que moi je sais que c’est moche. » Depuis j’y pense. Et non, je ne cherche pas à rendre ça beau. J’essaie de montrer ce que je vois, sans trop de technique. La différence, peut-être, c’est que j’ai le temps de regarder; et de m’attacher.

Les Pommeraies, jour 23.

dscn6427
17 janvier 2017, © b. mallier

Cette fois ça y est, un peu plus d’un mois, j’ai des lieux préférés.  Je m’y retrouve quasiment sans le vouloir, il va falloir que je les évite un peu pour ne pas tourner sur moi-même. La curiosité se déniche au cœur de l’habitude. C’est du travail. Il m’arrive de me demander pourquoi quatre mois, je crois que c’est pour cela: pour laisser le temps au regard de faire sa propre route.

Les Pommeraies, jour 22.

dscn6407
16 janvier 2017, © b.mallier

Je commence à perdre le fil. Depuis combien de temps je viens là? Quand est-ce que je suis partie la dernière fois?  Revenue ce matin? Je recompte les jours, me trompe, m’emmêle. Le temps se distend. Parcourir le quartier en voiture, sous la pluie, passer d’une route à l’autre et les connaître toutes, désormais. Rouler au pas, ennuyer ceux qui me suivent. Et réussir à m’étonner encore. Déjà vu mais pas comme ça.

Les Pommeraies, jour 21.

dscn6387
11 janvier 2017, © b.mallier

Il y a quelques jours je suis passée à pieds devant le café du Pont de Paris. La façade m’a plu. Je crois que j’ai tenté de la prendre en photo mais la lumière était trop dure. Je me suis dit que j’aurai largement le temps d’y repasser et que ce serait mieux un jour d’ouverture. Aujourd’hui l’enseigne qui m’avait tapé dans l’œil est remplacée par celle, grossière, d’un magasin de béton. Il était fermé pour de bon.

Les Pommeraies, jour 20.

dscn6374
10 janvier 2017, © b.mallier

Ici je dessine. Pas tous les jours, mais presque. Surtout pour comprendre, voir mieux, regarder plus longtemps. Je ne suis pas très à l’aise avec l’exercice, je cherche malgré moi des lieux paisibles, discrets, pour ne pas susciter trop de désir auprès d’habitants qui pourraient croire que je croque leur quartier avec brio, tandis que je le déforme quotidiennement. Aujourd’hui je m’asseyais sur un trottoir mouillé.

Les Pommeraies, jour 19.

dscn6370_v2
9 janvier 2017, © b.mallier

Arrivée aux Pommeraies. Il y eut d’abord la nuit, l’épais brouillard et ce vieux poète de Souchon qui vint pêcher mes larmes où je ne l’attendais plus. Puis la route filante, chantante, brouillard et/ou pluie fonction des collines. Finalement garée aux Grands Carrés. Gouttes de pluie sur le pare-brise, dégoulinent. Et peut-être la photo du jour, à tâtons. Encore!? J’hésite.

Les Pommeraies, jour 18.

dscn6362
6 janvier 2017, © b.mallier

Vendredi soir, juste après un thé partagé avec Florence et Pascale, Maison de quartier. De cette fatigue du voyageur qui doit démêler des chemins possibles dans des espaces de liberté feinte. Aujourd’hui je rêve de boire une verre avec Georges Perec. J’aurais deux ou trois franches questions à lui poser sur cette notion de contrainte, un peu au delà du champ théorique, de lui à moi entre quatre yeux.

Les Pommeraies, jour 17.

dscn6354
5 janvier 2017, © b.mallier

« L’errant en quête du lieu acceptable se situe dans un espace très particulier, l’espace intermédiaire. À l’espace intermédiaire correspond en fait un temps intermédiaire, une temporalité que l’on pourrait qualifier de flottante. Ce temps flottant est le temps du regard sur l’histoire, où l’errant s’interroge sur le passé en même temps qu’il réfléchit sur son futur proche.  » Raymond Depardon cite Alexandre Laumonier dans Errance aux éditions du Seuil en 2004.

Les Pommeraies, jour 16.

DSCN6330V2.jpg
4 janvier 2017, © b.mallier

Retrouver déjà le plaisir de la dérive. Un peu moins humide, un peu plus de lumière et de visibilité. A ceux qui trouveraient ces clichés inhabités: je croise des gens à chaque fois. En mouvement, toujours. Différents selon le temps et les périodes. Retraités, écoliers, adolescents, familles, etc. Et je ne sais, n’ose pas les capturer. Je ne voudrais pas susciter la moindre méfiance. Je suis chez eux, de passage et j’observe. Curieuse et intimidée.

Les Pommeraies, jour 15.

dscn6316
3 janvier 2017, © b.mallier

Brouillard. Reprise. Le voyage recommence coûte que coûte. Le temps est humide et très froid. La balade urbaine change de ton. On ne distingue pas l’extrémité des rues qu’on parcourt. La silhouette des bâtiments se dessine d’une tout autre manière, c’est évident, pourtant on se laisse surprendre. Rare, de marcher avec attention dans la ville par ce temps. Souvent on réserve le brouillard aux grands paysages.

Les Pommeraies, jour 14.

fullsizerender-1-copie-copie
16 décembre 2016, © b.mallier

Me suis éloignée du quartier dans l’après-midi vers le centre-ville, la rue vers la gare puis par-dessus les rails avant de descendre encore, encore, encore jusqu’à la Mayenne. A peine dix jours avant les fêtes. Laval, la ville, lumières partout. De retour aux Pommeraies vers dix-huit heures. Loin du flot, à première vue, Noël n’a pas dépassé la passerelle. Finalement, une guirlande d’ampoules rouges sur le sapin devant la maison de quartier. A peine plus.

Les Pommeraies, jour 13.

dscn6259
15 décembre 2016, © b.mallier

Se pose quotidiennement la question des limites. Limites des Pommeraies que je franchis de plus en plus tranquillement (on ne peut pas enfermer un espace de vie entre deux boulevards). Limites entre le public et l’intime, entre ce qui peut se photographier ou non, se saisir ou pas. Limites de ma propre posture, professionnelle soit disant, subjective de toutes façons. Modeler le cadre au fur et à mesure qu’on l’appréhende.

Les Pommeraies, jour 12.

dscn6238
14 décembre 2016, © b.mallier

Après un matin à l’envers, je me gare gauchement devant l’Oiseau-Flûte en roulant sur les nouveaux parterres, avec cinq minutes de retard. Il y a de nombreux micro-mondes à l’intérieur de ce quartier, la Maison de Quartier et le Multi-accueil en font partis. Entre autres. J’aimerais m’attarder un peu partout. Mais je vais avoir de moins en moins de temps pour l’errance. Tant mieux, tant pis. Autrement.

Les Pommeraies, jour 11.

dscn6215
13 décembre 2016, © b.mallier

Ce matin, la police municipale est passée à l’heure de la pause.  Chaque conversation est une insondable mine d’informations sur le quartier, ses gens, sa vie, ses usages. Je mesure à peine tout ce que je laisse filer. N’importe quel professionnel de l’aménagement devrait être obligé de squatter au moins trois semaines dans la salle de pause d’une maison de quartier avant d’entamer un projet urbain, quel qu’il soit.

Les Pommeraies, jour 10.

dscn6203
12 décembre 2016, © b.mallier

Lundi matin, les Pommeraies sont sur ma route, j’arrive en voiture. Différent, le quartier à 50km/h, évidemment. Posé au milieu d’un rond-point en goudron, un panneau jaune pliant: pizzas, frites, sandwichs. Je m’arrête sur un parking attenant, je rate la photo mais ça sent vraiment la friture.  Demi-tour, autre rond-point, café sous véranda: « C’est bien, Laval Virtuel, ça va nous finir la perspective et ramener de la vie, du moderne. »

Les Pommeraies, jour 9.

dscn6154
8 décembre 2016, © b.mallier

Errer, observer, entendre, sentir, ressentir et sans arrêt: faire des choix. Aller où, par où, dessiner quoi, pourquoi, comment, photographier, quoi, pourquoi, comment. Et alors, quelle photo, une par jour, juste une par jour, pourquoi celle-ci, pourquoi pas l’autre. Montrer sans mentir. Raconter sans trahir. Oui mais quoi? Moi, eux, le quartier? Et puis, de toutes façons, laisser chacun y voir ce qu’il veut.

Les Pommeraies, jour 8.

dscn6148
7 décembre 2016, © b.mallier

En tapant « Les Pommeraies » sur google, on y apprend qu’il y avait 1851 habitants en 2006. Cela a du changer depuis et doit dépendre des limites du quartier qu’on se choisit. En tous cas, oui, il y a des habitants. Ils sont même plutôt nombreux. Alors, j’imagine que quand je marche dans leurs rues dans la journée, eux, ils sont ailleurs: au travail, à l’école, chez eux entrain de cuisiner, devant la télé, partis faire les courses, …, …, …

Les Pommeraies, jour 7.

dscn6144
6 décembre 2016, © b.mallier

Il faisait plus clair que cela en vérité. J’arrivais à pieds (je marche autant que possible).  Belle journée, très belle journée. Aux Pommeraies on entend les oiseaux, et plus on regarde, plus on voit les arbres. Le midi, en sortant de la boulangerie, je me suis assise en face la pharmacie. Des gens allaient et venaient de immeubles alentours. Une mère parlait à sa fille, en bas, par la fenêtre du quatrième.

Les Pommeraies, jour 6.

dscn6139
5 décembre 2016, ©b.mallier

Les limites du quartier sont moins franches au ras du sol que sur un plan. Les pommeraies, les vignes, la passerelle de la gare, la zone d’activités, … En fonction de ce qu’on vient y faire et du temps qu’on y passe le quartier s’étale ou se rétracte. Aujourd’hui j’ai rendez-vous à dans la zone technopolis: 1,9km, même pas une demie heure de marche, je m’y sens encore et repousse la limite sans m’en apercevoir.

Les Pommeraies, jour 5.

dscn6109
1er décembre 2016, © b.mallier

Lumière d’hiver. Douce, rase, élégante. Froid de canard. Je longe le collège, me retrouve dans de nouveaux arrières (des arrières de tous les côtés, aux Pommeraies, jamais fini d’en rencontrer). Un terrain de sport aux lignes colorées, j’attrape l’onglet en essayant de le dessiner. Je suis heureuse, parce que c’est beau ce paysage. Mais je râle, parce qu’après toutes ces années, c’est incroyable de ne toujours pas savoir saisir un lieu au bout d’un crayon.

Les Pommeraies, jour 4.

20161125_01
vendredi 25 novembre, © b.mallier

Aujourd’hui je parle plus des Pommeraies que je ne les vis. En rendez-vous toute la journée pour évoquer le déroulement de cette résidence. Rendez-vous en centre-ville. De l’autre côté des rails, de l’autre côté de la Mayenne, là-bas, en haut. A force de sens uniques, je m’égare en voiture sur le chemin du retour, je veux absolument repasser dans le quartier avant de partir.

Les Pommeraies, jour 3.

20161124_02
24 novembre 2016, © b.mallier

En sortant du petit-déjeuner, je décide d’errer moins que d’habitude et de tenter de rejoindre les Pommeraies le plus rapidement possible. Sans carte. A pieds. A peu près au niveau de l’ancienne école du Val de Bootz une voiture s’arrête près de moi: « Depuis hier, je vous vois marcher partout dans le quartier:  vous voulez que je vous dépose quelque part? » Rien ne se passe jamais comme prévu.

Les Pommeraies, jour 2.

20161123_01
23 novembre 2016, © b.mallier

Entendre une voix dans un haut-parleur, la suivre et tomber sur plusieurs centaines d’enfants habillés de toutes les couleurs, venus d’ailleurs pour courir dans l’herbe, presque dans la boue, sous une pluie incessante. C’est une compétition régionale, ça se voit aux plaques d’immatriculation des voitures et des minibus sur le parking. Aujourd’hui c’est mercredi.

Les Pommeraies, jour 1.

20161122_01
22 novembre 2016, © b.mallier

Le premier jour. J’ai rendez-vous au Conservatoire. J’y découvre où je vais dormir. Et puis nous filons aux Pommeraies, Maison de quartier, ce qui deviendra mon camp de base, dans la journée. Je m’installe timidement dans la salle de pause, c’est la seule place qui reste. Et c’est du bout de cette table, que je commence à comprendre qui est qui, qui fait quoi, à me présenter, à m’immiscer dans ce nouveau monde.

Publicités